Mes yeux

par Istina

Ils ont fermé mes yeux

J’ai vu tant de beauté que c’en était intolérable
J’ai vu tant de souffrances
La vérité est une plume de verre
Transparente et fragile
Sur mes épaules l’espace avait la densité du plomb
J’ai donc fait un vœu impossible à tenir
Un vœu de pureté

Ils ont fermé mes yeux

J’avais rasé mon crâne
Ce nœud de racines emmêlées
Et dissimulé mon corps sous d’amples tissus noirs
En deuil de moi-même
Je n’étais plus qu’une plaie

Ils ont fermé mes yeux

Alors que des pensées étrangères frappaient ma tête
Que mes prunelles absorbaient des lumières
Invisibles au commun des mortels
Que mon cœur bondissait de merveille en merveille
La paix était dans l’unité
De ma chair avec la chair des peuples
De ma peau avec l’écorce du monde
Je n’en finissais pas de saigner
Ma colère
Pouvait déclencher une guerre à l’autre bout du monde
Et mon sourire guérissait les blessures
Des âmes torturées par un système absurde

Ils ont fermé mes yeux

Désormais
Comme une aveugle dans une pièce familière
Je tâtonne pour deviner les masques
Le voile d’Isis est retombé sur la scène
Je tente de trouver ma place dans la parade
Mes pas sont décalés

Ils ont fermé mes yeux

Je suis une amnésie ambulante
Ma passion restée dans une ambulance
Je ne danse plus
C’est fou
Ce qu’ils distribuent comme pilules pour éviter que la terre tremble
Je m’étais dressée
Pour réclamer justice il me semble
Mais je ne me souviens plus
Dans quel océan se noient les rêves déchus

Ils ont fermé mes yeux

Ma jeunesse est déçue
De tristesse repue
Les fleuves devaient brûler
Et les rues s’animer
La vie devait changer
Pour les laissés-pour-compte
Au nombre desquels je suis
Impuissante et troublée
La volonté flétrie
Le désir abîmé
Observant les vivants
Au nombre desquels j’étais
Sans un soupçon d’envie
Chimiquement résignée

Le confort est fragile
A qui le tour demain
Qui verra son destin
Se fracasser de l’étoile
Où il était projeté
Et combien de milliards
Pour renverser les choses
Et quand est-il trop tard
Pour défendre une cause
Quand apprendre à se taire
Et quand se laisser faire
Quand se laisser porter
Juste une goutte du fleuve
Qu’on veut voir déborder

Je ne serai plus là
Et que restera-t-il
Des convictions fragiles
Une trace, un babil
Une larme malhabile
Désespoir volubile

Plus on sait moins on peut
Ils ont fermé mes yeux

9947087-fermeture-a-glissiere-ouvrant-les-yeux-sur-un-fond-noir

Publicités